J'arrive de Moscou.
J'y ai vécu cinq semaines perdue dans la ville et dans la Révolution.
J'ai vu la misère. J'ai rencontré la faim, et surtout j'ai assisté à l'enfantement, prodigieux dans sa douleur comme dans sa joie, de la Russie nouvelle qui sera la Russie de demain.
Les études que m'a inspirées ce séjour et dont la réunion compose le présent fascicule, publiées hâtivement, du 2 novembre au 8 décembre, dans le Petit Parisien, indiquent sans aucune prétention à les épuiser, les multiples questions de politique, d'économie, de morale sociale, d'art et de philosophie que pose la révolution slave.
Elles n'ont d'autre mérite que d'avoir été écrites avec le plus scrupuleux souci d'impartialité intellectuelle et avec une palpitante pitié pour un peuple actuellement le plus malheureux de la terre.
Les conclusions partielles qu'elle propose ne sont pas seulement le résultat d'observations limitées au temps restreint du voyage qu'elles décrivent, mais condensent l'expérience de trente mois d'enquêtes dans l'Europe centrale et orientale, à Varsovie, ...emberg, à Vienne, à Buda-Pesth, à Bucarest, à Belgrade.
Les dessins qui les illustrent, reproduits d'après des affiches de propagande bolchévique, ne sont donnés qu'à titre documentaire. Certains d'entre eux montreront au lecteur ce qu'on pense à Moscou, d'autres lui permettront de mesurer l'abîme qui sépare les rêves communistes des réalités du régime.
En appendice on lira les déclarations que me fit Krassine, l'été dernier, lorsque j'allai lui rendre visite à Londres. Ces propos, édités dans le Petit Parisien du 2 juillet,
éclairent d'un jour singulièrement vif les origines des évènements qu'il m'allait être donné deconstater par moi-même quelques mois plus tard et qui sont relatés ici.
L'importance de cet ensemble d'articles et de documents justifiera probablement aux yeux de nos amis l'effort que représente ce numéro spécial, et vu la place que prendra le problème russe dans les prochaines conférences internationales, ils nous excuseront de ne pas leur donner cette semaine le contingent habituel de nouvelles et d'informations. Une fois n'est pas coutume.
Il faut parler de la révolution communiste d'une façon aussi européenne que possible.
Moscou, symble des malheurs de la guerre ! Tous les troubles qui ont agité et agitent encore les Etats qui ont pris part au conflit de 1914 s'y retrouvent aggravés, multipliés à la centième puissance :
le pangermanisme s'est effondré et l'Autriche-Hongrie a volé en éclats. L'empire des tsars s'est cassé en morceaux.
En France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne surtout, des offices de combustible, de blé, d'alimentation générale avaient, à la fin de la guerre, concentré dans les mains de l'Etat la répartition des denrées de première nécessité. Mais tandis que, nées de la pénurie, ces organisations disparaissaient peu à peu avec la remise en marche normale de l'appareil industrie, en Russie les administrations soviétiques contrôlant la production et la répartition de tous les produits foisonnèrent, étouffant l'initiative privée, accaparant les moindres réserves, les partageant à tort et à travers, croyant remédier à coup de décretsà la décomposition profonde de l'économie du pays qu'elles hâtaient par ailleurs. Aujourd'hui l'Allemagne renaît ; l'Autriche agonise ; Petrograd, Moscou, Kiev, Kharkov, Odessa, avant la nouvelle politique soviétique inaugurée après les évènements de Cronstadt au mois de mars dernier, était sur le point de mourir. Dans toutes les contrées d'Occident, les fonctionnaires, les petits rentiers, les intellectuels vivent difficilement ; en Russie, ils descendent dans la tombe.
En Roumanie, en Hongrie, en Pologne, dans les Etats baltiques, tous les mouvements politiques s'expliquent par la résistance que rencontre l'application des réformes agraires ; dans la R.S.F.S.R., ce sont les moujiks qui mènent Lénine et leur volonté tacite qui détermine l'évolution de son gouvernement.
En vérité, de Moscou, se saisissent les lois qui régissent l'histoire contemporaine de la race blanche.
Il est probable qu'un asiatique y trouverait, quant au devenir des races jaunes, des enseignements tout aussi féconds.
A comparer le Révolution russe et la Révolution française, malgré leurs caractéristiques communes d'ordre financier et agraire, les différences essentielles se découvrent immédiatement.
En 1789, l'unité de la nation était faite. La Révolution en la consacrant, a poursuivi l'oeuvre séculaire des rois. En 1917, avec le trône de Nicolas a croulé l'appareil de russification, oeuvre séculaire des tsars.
De 1789 à 1799, ce furent les cadres mêmes de la nation qui administrèrent la Révolution. De 1917 à 1922 - et l'affaire n'est pas terminée - ce furent des émigrés politiques, qui avaient vécu jusqu'alors de chimères et de brouet noir, qui se cramponnèrent au gouvernail de l'Etat, animées d'ardeurs généreuses, desservis par leur incompétence technique et surtout ne possédant pas de leur responsabilité la même notion que l'ensemble des révolutionnaires français qui, après tout, avaient été pendant le XVIIIe siècle les artisans de la prospérité du pays et de son éclatant rayonnement. Les intellectuels français forts de leur influence à Paris et dans les provinces surent être des chefs. L'intelligenzia russe a fui, épouvantée ou s'est louée à la secte marxiste.
Cette secte a voulu réaliser, dans le domaine pratique, des idées infiniment plus hardies que les idées de la gauche révolutionnaire française, et ceci en s'appuyant sur des masses populaires infiniment plus arriérées d'esprit, et économiquement moins homogène que notre Tiers-Etat. La France de Louis XVI venait en tête des nations civilisées de l'époque. La France de Danton, de Robespierre, puis du Premier Consul garda le premier rang. Mais transformer en brûlant les étapes la Russie des Romanof en paradis ouvrier et paysan, dont l'exemple devait guider la France dont le Jean-Jacques était mort il y a 150 ans, quelle folie !
La tâche s'avérait surhumaine. Les communistes pourtant s'y attelèrent avec un fanatisme dont j'ai essayé à plusieurs reprises de préciser les complexes réactions vis àvis de la réalité.
Aussi bien la Révolution française a-t-elle été une oeuvre de bon sens que Descartes n' eût pas reniée. La Révolution russe, non. Le génie slave, dans la mesure où il s'oppose au génie indo-européen et se combine d'éléments finnois et sémites, y est déchaîné.
Généralisons hardiment.
La civilisation universelle qui se développe " depuis quatre mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent" apparaît comme une immense ruée des êtres à la recherche du réel. Tous les progrès techniques, toutes les hypothèses dans les sciences, toutes les formules esthétiques, tous les systèmes de philosophie, autant d'efforts désespérés pour étreindre cette réalité et la mîtriser. Ainsi s'explique , par exemple, l'émotion extraordinaire provoquée dans le monde par les formules d'Einstein. La foule ne peut les comprendre, mais sent instinctivement qu'elles englobent les plus vastes réalités qu'il ait encore été donné à l'esprit humain de concevoir.
Dans cette course au réel les Latins, et surtout les Français, ont tendance à s'engager lucidement, partant de l'expérience, construisant des hypothèses et vérifiant ensuite ces hypothèses aux faits - d'où la sûreté de leur logique. Les Anglo-Saxons, avec leur répugnance instinctive aux constructions intellectuelles, se tiennent près des faits et précautionneusement s'avancent à la conquête d'eux-mêmes et de l'unnivers - d'où la sûreté de leur empirisme.
Les Russes ne sont ni des logiciens, ni des empiristes. A étudier leur action sur le monde extérieur, et la réaction du monde extérieur sur eux, on s'aperçoit que les processus d'induction et de déduction qui leur sont innés ne correspondent pas aux nôtres. Ils n'ont pas de la réalité la même vison que nous. Aussi, leur conduite paraît -elle fatalement entachée de folie ou de duplicité au citoyen de Paris ou de Londres.
En dernière analyse, il est impropre de parler de folie ou de duplicité. Le loisir manque pour les développements et les illustrations que nécessiteraient ces indications psychologiques. Mais un homme d'Etat, qui fonderait sa pratique politique sur une métaphysique de la connaissance résultant d'une expérience approfondie du génie des race, guiderait avec une quasi infaillibilité l'Europe Nouvelle.
Louise Weiss
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